HORLA

Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m'appelle Clovis Lemée, j'ai 29 ans, je compose de la musique depuis plus de dix ans et je vis actuellement à Madagascar, dans la ville d'Antalaha.

Comment est né HORLA ? D’où vient ce nom ?

Horla est né plus ou moins en même temps que Le Cabanon, à une époque de recherche fondamentale sur l'identité (non-seulement la mienne, mais aussi celle de mes collaborateurs et amis, et de ce qui est devenu, par la suite, une maison de disque).

Cela faisait des années que je pratiquais la composition assistée par ordinateur, que je travaillais plus ou moins sérieusement sur des machines et des programmes informatiques, sans formalisme. Ces travaux m'avaient plongé dans un grand état d'isolement et de solitude. Avant mes 21 ans, je n'ai jamais pu partager mes expériences, mon langage ou mon travail avec quiconque. 

J'ai, assez subitement, rencontré des gens qui exprimaient la même envie désespérée de « sortir de leur chambre », puissants de cette énergie débordante et trop longtemps intimée. Pour la première fois, je pouvais jouer de la musique avec quelqu'un, me sentir autant à l'aise que lorsque j'étais seul dans mon studio, une expérience d'une infinie beauté. C'est donc avec Pierre Relaño que j'ai commencé à exorciser mes vagabondages intérieurs. À partir de là, ce fut une course : connaître, savoir, expérimenter, maîtriser, apprendre sans cesse et s'apprendre l'un l'autre. Mon brouillon musical intérieur s'est ainsi sculpté de plus en plus précieusement. Et quoi de tel que la littérature pour exprimer une intention forte, complexe et intérieure ?

J'ai toujours été passionné par les Lettres, une passion loin d'être éteinte et qui continue d'occuper une place primordiale au sein du label et de nos interactions. Maupassant dispose sans retenu de ce pouvoir d'exprimer avec une grande précision les détresses sensibles qui paraissent si individuelles, si impossibles à universaliser. Le Horla, fantôme de son livre éponyme, n'est qu'une subjectivité intérieure, une construction angoissante de l'esprit, portée à l'universel par la seule force des mots. Le Horla est ainsi devenu une maïeutique individuelle.

Parle-nous du label Le Cabanon Records avec lequel tu as sorti ton premier album Fantômes ?

Le Cabanon est une maison de disque que j'ai créé avec Guillaume Malaret, Pierre Delmas et Pierre Relaño en 2013. Lieu privilégié de mes expressions musicales, c'est un espace de rêverie, mais aussi de liberté, c'est l'objet qui m'a poussé, depuis sa création, à dépasser sans cesse mes propres seuils esthétiques musicaux. C'est aussi un projet humain ; nous ne produisons généralement que des personnes que nous connaissons (ou apprenons à connaître), il y a un aspect fraternel mais non-sectaire, nous sommes avides de rencontres et de partage. Sur Le Cabanon, des artistes sont amenés à s'impliquer comme jamais auparavant dans la création de leur disque. Ils prennent part à la réalisation des artworks, sont écoutés dans leur démarche, accompagnés, bénéficient d'excellents services de mastering (MB Mastering) et de distribution (oui !).

Pour faire simple, Le Cabanon c'est un lieu où on a envie de sortir sa musique, malgré nos délais de production souvent étalés dans le temps. Personnellement c'est aussi une charge de travail non-négligeable. Je dois jongler entre mes divers projets compositionnels, la gestion du label à distance au quotidien et mon activité de plantation de cacao et de fabrication de chocolat ici à Madagascar.

Ça fait quoi au juste de sortir son premier album et qu’est-ce qui a inspiré Fantômes ?

Ce premier album, je mis deux années à la construire, l'inventer d'abord, le maçonner, lui donner forme et consistance, le faire éclore finalement. Fantômes fut inspiré par mon environnement naturel direct. Je vis ici dans la campagne tropicale du Nord Est de Madagascar, je vais travailler sur la plantation de cacao en prenant la pirogue depuis l'embouchure du fleuve qui se jette dans l'Océan indien. Je traverse des forêts tropicales aux allures de jungles, calmes et si mouvantes. Ma source d'inspiration sur cet album se trouve tout simplement ici, dans les relations avec le vivant qui m'entoure directement. C'est aussi pour cela que cet album fut long à éclore.

Ces dernières années à Madagascar furent un défi technique pour la composition électronique : coupures quotidiennes d'électricité, problèmes récurrents de tension, indisponibilité du matériel (la douane m'a même saisie un synthétiseur que je ne recevrai jamais). Mais au-delà de ça, se sont surtout mes errances, mes longues promenades de plusieurs jours dans la brousse sauvage qui m'ont éloigné du studio parfois des semaines entières. Pouvoir enfin concrétiser ces deux années au sein d'un disque et le sortir sur Le Cabanon est une consécration. Je n'aurais pas envisagé sortir ailleurs ce disque et ne vois pas quel autre label aurait pu être intéressé par cette musique (je n'ai pas bien conscience de la réalité des musiques actuelles, des labels, des mouvements ou courants musicaux et m'en éloigner me soulage constamment de manière inconsciente). Ce disque étant le premier long format du label, nous avons donc créé une nouvelle série appelée Albe

Peux-tu nous en dire plus sur cette série Albe ?

Les sorties sur cette série sont composées d'une édition vinyle normale et d'une édition limitée à une vingtaine d'exemplaires. La série limitée reprend des éléments graphiques de l'artwork principal mais en fait varier les matériaux.
Par exemple, pour Fantômes, l'édition limitée propose un vinyle entièrement blanc, sans macaron, dans un écrin contre-collé en toile noire, elle-même gaufrée de feuilles d'or représentant une partie de l'artwork original. Je conserve intact la surprise de découvrir ce que nous feront pour le prochain long-format de cette nouvelle série, l'album Parallaxes, de Nebulo. Quant à yvanko et Melcór, c'est sur une série de formats plus courts intitulée Spectre que sort leur musique.

Considères-tu ta musique comme porteuse d’un message en particulier ?

Ma musique ne porte pas de message, elle n'est pas accompagnée d'un sens caché ou d'une métaphore du concret, elle est, en-soi, pour-soi et son propos est strictement musical. Ce qui ne signifie pas que ma musique ne puisse être porteuse d'images, de rêveries, de vagabondages de l'esprit et du corps, mais mon intention n'est nullement politique.

Quelles sont tes influences (musicales ou autre) ? Et tes récentes découvertes
musicales?

J'aime souvent dire que mes influences sont principalement extra-musicales. En effet, je n'écoute finalement que peu de musique, si ce n'est celle de mes amis. Je me sens vite lasser de la musique électronique qui, malgré l'ouverture du champ des possibles rendu certain via l’avènement de l'informatique, continue souvent de répéter les mêmes formes, de reproduire les mêmes schémas, de générer les mêmes motifs dont les tons, les couleurs et les mouvement ne me surprennent guère. Fort heureusement, il existe de nombreuses exceptions à cette sentence. Ces derniers temps, j'ai beaucoup écouté Vilod (Ricardo Villalobos et Max Loderbauher) ainsi que la musique de l'excellent label Marionette.

As-tu déjà de nouveaux projets en cours ? (Clips, etc..) 

Othello Aubern (collaboration avec NebuloThomas Pujols) vient de sortir l'EP Swec Rollo sur le label allemand Kaer'Uiks, Thomas et moi-même allons continuer à travailler sur ce projet régulièrement, c'est un duo très excitant de pur home-studites qui se rencontrent dans un coin de Dordogne pour se prolonger à 10.000 km de distance. Nebulo sort aussi un nouvel EP Stin Treex Remix le 2 octobre en format clé USB, une auto-édition en 25 exemplaires pour lequel j'ai composé un remix ; y figure aussi mon camarade yvanko. Des compositions avec ce dernier sont également en cours, yvanko est actuellement chez moi à Antalaha (Madagascar).

Isthmèr, c'est un projet de longue date en collaboration avec Pierre Relaño. Nous prenons beaucoup de temps et choisissons de composer ensemble dans une même pièce à l'occasion de retrouvailles dans quelque ville d'Europe (Leiden, Tbilissi). J'aimerais aussi continuer à travailler avec mon amie Megumi Matsubara car cela permet d'étendre ma musique à d'autres champs artistiques tels que la danse ou les arts plastiques. Enfin, pas une journée ne s'écoule sans que je compose aussi simplement pour moi-même. Un projet personnel est donc également en production.

Pour finir, où et quand pourra-t-on prochainement venir te voir ou te découvrir en live ?

Compte-tenu de mon isolement géographique, j'ai du mettre en place des stratégies ces dernières années. Par exemple, avec Othello Aubern et puisqu'il s'agit d'un personnage inventé, nous avons choisi une troisième entité pour interpréter ce projet en live, en la personne de Guillaume Malaret. Pour Horla, c'est un peu plus compliqué. Lors de la sortie de "Fantômes", j'ai composé deux longues pièces à partir des enregistrements de l'album, une recontextualisation des matériaux utilisés, enlacés de field recordings tropicaux, de mouvements et bruits naturels, une invitation à l'errance. Pour les prochains « vrais » lives, il faudra attendre que j'en sache davantage sur mon avenir proche. Je dois bientôt quitter
Madagascar pour un ailleurs encore inconnu et qui déterminera probablement ma disponibilité pour les lives.

Commander Fantômes ici 

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