Satingarona Part 2
by The Bongo Hop

Avec Satingarona pt. 2, The Bongo Hop tient, deux ans après un premier album unanimement salué, les promesses d’un prédécesseur qui avait posé un regard neuf sur les métissages afro-caribéens. Toujours accompagné de sa complice Nidia Gongora (Quantic, Ondatropica) ou du producteur Patchworks (Voilaaa), le globe trotter bordelais repart à la recherche de nouveaux terrains de jeu, aux cotés du rappeur Greg Frite (ex-Triptik), du chanteur haïtien Kephny Eliacin, ou encore de Laurène Pierre-Magnani (Lord Rectangle) et Cindy Pooch (Tikaniki). Il évolue, surprend, tout en restant fidèle à ses deux fondements : le souffle et la danse. Là où d’autres musiciens se font connaître petit à petit, The Bongo Hop est arrivé, lui, dans le « musique jeu » de nulle part, tel un matelot clandestin échappé de son navire, à l’image de Keubla, son héros BD 80s estampillé Jano. Débarquant à Lyon d’un long exil à Cali (Colombie) avec ses compositions sous le bras, il avait alors croisé la route du producteur Patchworks. Comme une digue cédant sous la poussée des eaux, celui qui commençait à peine à jouer de la trompette noyait le studio avec ses compositions, où ses influences colombiennes et ouest africaines se révélaient sous un jour nouveau. Les souvenirs d’une vie à Cali, passés au filtre du quotidien, brillaient d’un éclat plus fort encore, dans la grisaille du retour en France. A Lyon, entre le métro et son domicile, le trajet sous la pluie en rêvant du lointain soleil du Valle, voyait naitre les compositions du pt. 1 qui n’avaient pas eu le temps d’éclore en Colombie. Tout comme Keubla, marin tricard partant à la conquête du monde, The Bongo Hop a ensuite pris la route, pour une tournée de près de 80 dates ! Puis ne pouvant revenir en Colombie, il a finalement bifurqué dans ses voyages vers d’autres directions : Tanzanie, Cap Vert… avec à chaque fois une pensée, dans des moments musicaux glanés ça et là au gré des rencontres, pour l’AfroColombie qu’il a habitée et explorée. Comme une envie de s’y transposer à travers chaque nouveau voyage. Cette tension, qui émerge d’être ici tout en voulant être là bas, fait écho à celle qui, lorsqu’il vivait à Cali, l’habitait déjà, tandis qu’il passait ses nuits à faire danser ses amis salseros sur l’afro beat ou le cavacha qu’il mixait. En leur faisant découvrir, pendant ses soirées Republica Calicuta, les sons de Johnny Bokelo, Amadou Balaké ou Maroon Commandos, cette envie de voir ici se transformer en là bas sonnait déjà comme une sorte de mantra. Pouvoir être le témoin de ce moment où - alors qu’elle incarnait déjà dans son mode de vie tropical certaines facettes du continent noir sur le sol américain - Cali devenait Douala ou Cotonou, alimentait sa foi de mélomane. Mais aussi ses rêveries, lorsqu’il contemplait la jungle des Farallones de Cali calé au creux d’un slow abidjanais. La recherche de cette correspondance universelle entre les paysages, les mélodies et les rythmes, nourrissait cette recherche de collecteur de sons. Elle traverse aujourd’hui Satingarona pt2, un album qui échappe encore aux classifications. Dès l’ouverture, le premier titre incarne ce va et vient: Grenn Pwonmenné, ou comment un morceau revoit la semba angolaise entendue au Cap Vert...à la sauce haïtienne! C’est son ami Kephny Eliacin qui produit un chant et un texte puissants évoquant la surexploitation de la terre et la déforestation en Haïti, reflet de celle qui fait rage en Colombie. La chanson est une balade entre ces trois lieux, dans un paysage abimé, mais avec un message d’espoir : il n’est pas trop tard… La Carga, elle, est partie d’une anecdote, confiée par Chris Kirkley, (Sahel Sounds) qui avait découvert un matin près de son campement en plein désert, les restes d’un avion vénézuelien éventré et calciné, et des traces de camions partant vers le Nord…Relayée plusieurs années plus tard dans un article sur le trafic de cocaïne dans le désert, cette anecdote rappelait comment, sur la côte Pacifique colombienne aussi, la paix des habitants peut être troublée par ce type d’événements…C’est sur cette idée que La Carga (le chargement) fut proposée à Nidia Gongora, portée par une rythmique de désert rock, une forte présence de guitares et de cuivres oppressants. Aujourd’hui elle revêt le même sens que Satingarona, l’univers du désert étant le reflet sec du manglar (mangrove) de la côte Pacifique, un bout du monde si convoité… Plus légers, L’autre Quai et Jashu, n’en sont pas moins des cartes postales douce-amères. Celle où Greg Frite, MC antillais parisien fantasque, incarne un personnage qui susurre à son alter ego qu’il est temps de se décider à avancer, comme une invitation à le rejoindre ailleurs. Jashu, souvenir d’une rencontre lointaine à Bordeaux avec des artistes de rue venus de Soweto, porte la marque d’un jazz sud africain mêlé de broken beat, assaisonné de guitares chorus jouant avec les clichés tropicaux des années 80. A l’époque ses nouveaux amis s’invectivaient à coups de « Gashu » (« abruti ! »). L’explication de ce souvenir a inspiré à Nidia Gongora l’évocation de l’idiot du village, une figure sociale récurrente en Colombie, où les petits fous font partie du paysage au lieu d’être enfermés. Hommage à l’AfroColombie profonde aussi avec la reprise de San Gabriel, de Buscaja, l’un des morceaux les plus intenses du répertoire. Réarrangé à la sauce TBH, il traduit ce climat oppressant, moite et dense d’une population persécutée par les paramiliaires, forcée à l’exil : « Dans cette chanson, je passe d’un alabao, à un bunde, puis à un chigualito, avant de revenir à l’alabao. L’Alabao est une priere à un saint, empreinte de gravité, le bunde un chant de tous les jours, et le chigualito une berceuse pour enfant défunt. Donc, c’est un peu comme un passage permanent de la mort à la vie » expliquait l’auteure Alba Elena Arramburo, militante fondatrice du groupe Buscaja. Révélant deux nouvelles chanteuses, O Na Ya, un high life en Bannen chanté par la camerounaise Cindy Pooch, et Agua Fria, une fable ironique aux accents d’apocalypse environnementale, incarnée par la bordelaise Laurene Pierre Magnani, ne manqueront pas de remuer les dancefloors. L’album se clôt sur un (quasi) instrumental, sensuel et nonchalant, Sonora, rappelant que, si le projet donne la priorité à la voix et à la danse, les cuivres y ont leur importance. Il y a au fond chez ce musicien, qui se considère plus artisan qu’artiste, le souci simple de faire danser. Toujours aussi remuant, suintant l’Amerique Latine et la Colombie, mais ouvrant de nouveaux horizons océaniques. Car ce qui caractérise The Bongo hop, c’est d’être une musique transatlantique. D’avoir su faire exprimer à chacune des sources qu’il convoque, l’âme de cet océan qui baigne différentes cultures, comme autant de variations à l’infini d’un idéal métissé et opaque, selon la formule d’Edouard Glissant
LP - Yellow Edition Cd
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